« La gauche n’est pas là pour demander des droits particuliers »

Entretien publié dans Le Point

Propos recueillis par Clément Pétreault. Publié le 12/11/2021

Le Parti socialiste serait-il sur le point de clarifier sa ligne sur les questions de laïcité, d’identité et de combat des minorités ? C’est en tout cas la promesse politique que formule Corinne Narassiguin, secrétaire nationale du PS, dans une interview qu’elle donne au Point. Pour la numéro deux du Parti socialiste – qui a longtemps vécu aux États-Unis –, la victoire électorale de Joe Biden ne doit pas occulter les débats terribles qui divisent la gauche américaine, écartelée entre son aile progressiste postmoderne et son courant centriste démocrate plus classique. La responsable politique s’inquiète aujourd’hui de la dérive identitariste de la gauche française et jure que le vieux parti a, sur ce point, fait son aggiornamento. Après des années de messages parfois contradictoires, le Parti socialiste – du moins ce qu’il en reste – se découvre universaliste. Entretien.

Le Point : On voit qu’une partie de la gauche française est sensible aux arguments de la gauche progressiste américaine, très préoccupée par les questions de minorités et de régulation de la parole publique. Est-ce votre cas ?

Corinne Narassiguin : Ce qui se passe au sein de la gauche américaine est intéressant, on voit qu’elle est fortement mise sous tension par la « cancel culture », cette culture du bannissement qui handicape fortement le débat public. Les discours de raison deviennent suspects, si l’on n’est pas suffisamment pour, c’est probablement qu’on est contre… Les limites intellectuelles d’un tel système apparaissent nettement. Pour moi, cette façon de ranger les gens dans des cases est insupportable, même si je dois reconnaître qu’il y a eu des plafonds de verre enfoncés, notamment avec l’élection d’un président noir aux États-Unis, et aujourd’hui d’une femme métisse à la vice-présidence. Malheureusement, on voit bien que la présidence de Barack Obama n’a pas permis de lutter contre le racisme, au contraire. La gauche doit accepter d’examiner toutes les questions, y compris celles qui fâchent, par exemple le lien entre le bilan Obama et l’accession au pouvoir de Trump.

La gauche française est-elle menacée par son refus de débattre de la question identitaire ?

Aujourd’hui, en France, la gauche a perdu la bataille culturelle, faute de clarté notamment sur ses valeurs et les intentions. Elle refuse de parler du communautarisme, sans comprendre que ce refus peut mener à des prises de position politiques hyper-identitaristes, comme celles que défend Éric Zemmour par exemple. La question de l’immigration, on ne sait jamais trop comment la traiter à gauche, c’est vrai. Mais certains – dont je fais partie – souhaitent la traiter. Il faut dire que les politiques d’intégration ont en partie échoué et discuter du droit à la nationalité, acceptons de casser ce tabou sur la manière dont on pense l’identité républicaine. On ne peut aborder ces questions que si l’on énonce d’emblée les points sur lesquels il ne faut rien lâcher : les politiques d’intégration ne doivent pas être des politiques d’assimilation, car l’identité n’est pas la recherche d’une pureté. La beauté de la République française réside dans le fait qu’on se retrouve autour de valeurs qui nous font accepter ces enrichissements successifs. Je suis métisse réunionnaise, je suis le produit de ce que la République a connu de pire et de meilleur. La Réunion est le produit de la politique coloniale, mais je suis métisse, car la République permet ce métissage et accepte la diversité des parcours. Les facettes multiples de nos identités peuvent s’entrecroiser, on doit accepter que l’on soit tous le fruit d’un héritage culturel complexe.

Le vieux modèle universaliste représente-t-il encore une alternative crédibleface aux identités particulières à la mode dans un monde hyper-individualiste?

Si le modèle universaliste ne se rénove pas et ne parvient pas à démontrer sa pertinence, nous échouerons. Le communautarisme enferme les gens dans des cases, notamment grâce à la politisation de concept sociologiques comme l’intersectionnalité, qui peut se révéler intéressante sur le plan universitaire comme dévastatrice sur le plan politique. Cette démarche pousse à se choisir une identité essentialisée et revient à encourager l’affiliation à une communauté fantasmée. Or, nous faisons tous partie de communautés multiples. Le problème de cette gauche qui se construit sur des critères de minorité, c’est qu’elle donne l’impression de demander des droits particuliers pour certains, donc de créer des injustices, ce qui est contraire aux valeurs de la gauche et au principe de l’universalisme. La gauche n’est pas là pour demander des droits particuliers. Nous ne sommes jamais certains que les combats universalistes parviennent à changer le monde, mais nous sommes certains que les combats particularistes ne fonctionnent pas. Philosophiquement, le fait de dire que ce qui permet à tous de nous rassembler, de « vivre ensemble », c’est précisément le fait de reconnaître ce qu’il y a d’universel chez l’autre. Il y a aussi une prime à l’émotion et à l’indignation publique. Les concepts « d’appropriation culturelle » et de réunions « en non-mixité raciale » n’ont pas de sens, car ils ne sont pas universalistes, les accepter reviendrait à dire que seules certaines personnes sont légitimes à porter un combat… je suis convaincue du contraire.

Vous avez signé en juin 2020 dans Le Monde un texte intitulé « Le privilège blanc, cette ineptie dangereuse ». Est-ce une manière de dire que les socialistes français ne doivent pas se laisser éblouir par le courant « progressiste » américain ?

En réalité, les socialistes ne sont pas « éblouis », pour la simple raison que nos histoires sont différentes, nos cultures politiques aussi, et qu’en France, la gauche est et a toujours été républicaine et universaliste. Nous refusons d’être sommés de choisir notre camp entre victimes et bourreaux… J’ai écrit ce texte dans la période qui a suivi la mort de George Floyd, au lendemain de la « Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème… » de Virginie Despentes. J’ai vécu aux États-Unis et je tenais à ce que l’on se rende compte à quel point la France et les États-Unis ne sont pas comparables sur la question des minorités et à quel point vouloir importer ce type de notion en France est un contresens. Je crois que la gauche doit se méfier de sa propension identitariste. J’ai voulu contester cette notion de privilège blanc, car j’étais sincèrement atterrée. Je voulais interpeller la sphère politique, mais je n’ai eu que des réactions de la part d’intellectuels. Beaucoup de soutiens privés, peu publics, comme s’il était honteux de discuter de cette notion. Je travaille depuis longtemps sur ces questions. Je ne pense pas par exemple, que, comme l’avance Thomas Piketty, un nouveau système économique suffise à répondre à la question identitaire… car on ne répond pas à la question identitaire uniquement par l’économie, il faut aussi y répondre en tant que tel. Tant que la gauche n’est pas claire sur ces questions – comme nous le sommes désormais au Parti socialiste –, elle laissera ses adversaires tirer parti de ses ambiguïtés, et restera minoritaire dans le pays.

La gauche peut-elle aborder la question de l’identité sans se renier ? C’est undébat qu’il semble impossible de mener…

Au contraire, elle le peut et elle le doit. Ce qui ne veut pas dire copier les discours identitaires, mais développer sa propre voie. Le PS a aujourd’hui l’opportunité d’incarner la voix de la raison. Le projet de loi sur le séparatisme devrait permettre de rappeler ce que doit être le cadre républicain. Mais ce n’est pas une nouvelle loi qui va tout résoudre, d’autant plus que l’on sent bien qu’après le discours des Mureaux et les récents événements, l’exécutif risque d’accoucher d’un texte qui se focalise uniquement l’islam, ce qui aura pour effet de relancer toutes les hystéries dans le débat public. On voit ressurgir le concours Lépine des entorses à l’État de droit, avec des propositions de bagne aux îles Kerguelen et autres fantaisies peu démocratiques. La partie de la droite qui estime l’islam incompatible avec la République se trompe, tout comme la partie de la gauche qui préfère fermer les yeux sur les problèmes, au prétexte de ne pas stigmatiser. Il y a tout un travail à reconstruire avec les associations de terrain. Le problème de la France ne se réduit pas aux certificats de virginité. Les débats insensés qui instrumentalisent le corps des femmes sont insupportables, et je n’ai aucun problème à ce que l’on dissolve les associations qui font de la propagande islamiste, mais cela ne saurait suffire. Il faut en finir avec la politique qui a littéralement asphyxié le tissu associatif et notamment le tissu associatif laïque. Sur ce point, la fin de la réserve parlementaire et la suppression des emplois aidés est une catastrophe. Emmanuel Macron évoque avec justesse le problème de la ghettoïsation, mais on ne voit rien venir dans le projet de loi de finances. Malgré le « quoi qu’il en coûte », on ne distingue toujours aucune remise en cause des politiques qui, depuis trois ans, ont aggravé les inégalités économiques et les injustices sociales. Or, pour désenclaver les esprits, il faut d’abord casser les ghettos. Donc, plus que des mots, il faut des moyens.