La République a besoin d’un ministère de la Lutte contre les discriminations

Tribune par Elsa Di Méo et Corinne Narassiguin, publiée dans Le Plus L’Obs

Dans une France bousculée par la crise des réfugiés, traumatisée par les attentats, l’extrême-droite entraîne avec elle sur le chemin de la France identitaire une droite à la recherche de sa propre identité politique.

Face à cela, la gauche est bousculée quant à sa capacité à porter haut ses valeurs. Comment les défendre au mieux face à la démagogie et la surenchère, dans un climat anxiogène ? Fragmentée, elle est devenue illisible.

Quand par ailleurs les sondages nous disent que la majorité des jeunes se considèrent aujourd’hui de droite ou d’extrême-droite, nous avons un devoir : réinvestir pleinement le champ de la structuration idéologique face aux réactionnaires de tous bords, réaliser la République dans ce qu’elle a de plus concret, de plus quotidien.

Avancer sur les deux fronts simultanément

L’affirmation des valeurs est essentielle. Le combat des idées contre le racisme, l’antisémitisme, l’anti-Islam, le sexisme, l’homophobie est nécessaire. Sans cela la République s’émiettera. Nous en avons eu un scandaleux aperçu récemment à Ajaccio, illustration de la montée des actes antimusulmans et antisémites ces derniers mois.

Mais ce combat ne peut se suffire à lui-même, car il ne doit pas tenir lieu de politique de lutte contre les discriminations. S’indigner que des intellectuels puissent défendre des propos racialistes, c’est le refus catégorique d’un recul invraisemblable. S’assurer que personne ne puisse être victime de discriminations dans l’accès à l’éducation, l’emploi, le logement, les transports, le sport, la culture, c’est cela qui fera concrètement avancer le vivre ensemble.

Il nous faut avancer sur les deux fronts simultanément, les valeurs et les actes. C’est une exigence posée par la période tout autant que par nos valeurs.

Derrière l’évidence de cette affirmation, se cache en réalité une transition idéologique que la République doit faire sienne, et il revient à la gauche de la porter. Pour la gauche, l’anti-racisme, c’est l’universalisme, parfaitement adapté aux valeurs de la République une et indivisible de citoyens libres et égaux.

Les efforts du gouvernement manques de cohésion

La lutte contre les discriminations, cela commence par reconnaître que les différences existent, non pas pour les effacer ou les dénoncer mais pour comprendre en quoi elles peuvent être des sources de discriminations. La République n’a rien à craindre des différences, car faire République c’est transcender les différences dans l’adhésion à des valeurs et un destin communs. Les républicains et socialistes que nous sommes aspirent à une société émancipatrice pour chacune et chacun dans le respect sa diversité et de celle des autres.

Des mouvements anti mariage pour tous aux définitions essentialistes de l’identité française, le bloc réactionnaire est mobilisé et vindicatif dans l’expression de ses idéologies. La gauche, elle, hésite encore trop à se saisir à bras le corps de la question des discriminations, tiraillée entre deux peurs injustifiées : celle de trahir son universalisme et celle d’aller sur le terrain politique de l’extrême-droite, avec un même épouvantail, la dérive communautariste.

Si les efforts faits par le gouvernement pour la lutte contre les discriminations et le vivre ensemble sont réels, ils sont bien trop éparts, ils manquent de cohésion et de visibilité politique.

Faire la distinction entre discrimination et inégalité

Car la gauche souffre d’un autre tropisme : elle confond beaucoup trop souvent lutte contre les discriminations et lutte contre les inégalités. Si les discriminations produisent des inégalités, et que certaines inégalités s’ajoutent à des discriminations, il s’agit bien de deux problématiques liées mais distinctes. Socialistes du XXI ème siècle nous devons penser et agir sur les deux. Nous avons toujours considéré qu’il fallait mener de paire les combats pour l’égalité des droits et pour la justice sociale. C’est bien de cela qu’il s’agit, d’effectivité des droits et de justice.

La lutte contre les inégalités, sociales, économiques, fiscales, éducatives, territoriales, ne suffira jamais à résoudre le problème des discriminations, qui découlent du refus d’accepter la complexité et la diversité de la condition humaine. Faire baisser le chômage ne fera pas reculer le racisme, réduire les fractures territoriales ne fera pas disparaître l’homophobie ou le sexisme, réformer la structure de l’impôt ne changera pas le regard embarrassé que l’on porte encore sur le handicap.

Cette distinction entre inégalités et discriminations est d’autant plus importante à affirmer que nous avons à mener un combat idéologique contre une extrême droite et une droite extrême pour qui la justification des discriminations est le cœur du message politique. Ce combat est majeur alors que le débat fait rage sur notre conception de la laïcité et du vivre ensemble. Il ne doit y avoir ni hiérarchisation ni effacement des problématiques. Agir contre les discriminations ne fera que renforcer la puissance du discours et du projet Républicain. La gauche est la mieux à même de penser la défense de la République car notre intransigeance est sans équivoque : elle s’adresse à tous les réactionnaires, ennemis du vivre ensemble à la française.

Un pilier de notre bataille pour l’égalité réelle

En se concentrant exclusivement sur les chantiers de l’égalité, pour aussi essentiels qu’ils soient, la gauche s’exclurait d’elle-même de ce combat, se condamnant à regarder la République se décomposer sans comprendre pourquoi elle est ineffective. Et oublierait que la lutte contre les discriminations est un pilier de notre bataille pour l’égalité réelle.

La lutte contre les discriminations doit être conçue comme une politique à part entière, ni annexe du combat sur les valeurs, ni conséquence induite de la politique sociale. Elle doit se traduire par des actes concrets, qui ont un effet direct sur le quotidien de chacun, que l’on soit victime de discriminations ou coupable intentionnel ou inconscient de leur propagation.

L’approche juridique et administrative des missions du Défenseur des droits et de la DILCRA (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme) doit s’articuler avec un portage politique ambitieux et incarné de la lutte contre les discriminations.

C’est pourquoi nous souhaitons la création d’un ministère de plein exercice de la Lutte contre les discriminations, en charge de travailler de manière transversale avec tous les ministères, pour lutter contre toutes les formes de discriminations dans tous les domaines de l’action politique : de l’éducation à l’économie, de la jeunesse aux personnes âgées, de la santé à la sécurité et la justice, du sport à la culture, de nos banlieues de province ou d’Île-de-France, de nos campagnes à nos territoires d’outremer.