Lutte contre les discriminations : l’indifférence n’est plus excusable

Tribune publiée dans Le Plus L’Obs

En plein buzz politico-médiatique sur la différence entre le livre d’histoire, le roman national et la bande dessinée, deux rapports sont passés inaperçus en début de semaine.

Deux rapports passés inaperçus

Le premier rapport est le résultat d’un appel à témoignages sur les discriminations liées aux origines dans l’accès à l’emploi. Je dis merci au Défenseur des droits d’avoir commandé cette étude et de l’avoir restituée sans fard.

Elle est un miroir de notre société, et quand bien même il est douloureux de contempler le reflet qu’il nous renvoie, nous avons le devoir d’en accepter toutes les laideurs : être noir ou arabe, être présumé musulman, est un obstacle souvent insurmontable à l’emploi, quelles que soient ses qualifications. La France est belle de ses diversités, elle se mutile à vouloir les gommer.

Le deuxième rapport, celui de France Stratégie sur le coût économique des discriminations dans l’emploi, a été remis à la ministre du Travail Myriam El Khomri. Ce rapport confirme l’importance des discriminations racistes, et montre que les femmes sont les premières victimes des discriminations sur le marché du travail.

La commande de ce rapport par le gouvernement est un signe supplémentaire de notre détermination à traiter ce problème complexe à partir de la réalité du terrain et non à partir de slogans idéologiques.

Certains diront qu’il vient bien tard. Peut-être, mais il est là, et il succède à une série de mesures concrètes en matière de politique de la ville, d’aide à l’entreprenariat et aux petites entreprises dans les quartiers populaires, de politiques de formation et d’apprentissage en alternance, de campagnes de sensibilisation du grand public, d’incitations à l’établissement de chartes de la diversité dans les entreprises, de renforcement législatif pour l’égalité femme-homme.

Pourquoi continuer à labourer ainsi le terrain électoral du FN ?

Ces pratiques discriminatoires honteuses sont illégales, mais elles continuent d’exister malgré nos efforts car les résultats ne peuvent être instantanés.

Au-delà du racisme et du sexisme éhontés, les mauvaises habitudes et les impensés sont bien ancrés. Et ils font des dégâts. Les témoignages collectés pour l’enquête du Défenseur des droits, comme précédemment lors de l’enquête Trajectoires et Origines (TeO), montrent le coût social et sociétal des discriminations, un coût encore alourdi par le climat politique actuel.

Je veux d’ailleurs en appeler à la raison des responsables de la droite, qui, entre autres excès populistes, s’apprêtent à dénaturer la loi égalité citoyenneté au Sénat. Je veux leur dire : reprenez le sens de l’intérêt général et des valeurs républicaines, les enjeux électoraux de la primaire de la droite ne peuvent justifier de tels égarements identitaristes.

Le nécessaire débat sur l’identité française ne peut pas légitimer l’idée qu’être patriote, c’est faire le tri entre les vrais et les faux Français. Vous le savez bien, alors pourquoi continuer à labourer ainsi le terrain électoral du FN ? Ce cynisme ne se retournera pas seulement contre vous, il abîme déjà la France.

Toute la société française est concernée

Il est aussi fort dommage que la saturation du débat politique autour de la loi Travail au printemps ait totalement occulté le travail de consultation citoyenne lancé en amont de l’examen de ce projet de loi égalité citoyenneté, permettant de renforcer les outils pratiques de lutte contre les discriminations.

Car c’est bien toute la société qui est concernée et doit se saisir de cette question. Si le Défenseur des droits a raison de demander des politiques publiques fortes, dont beaucoup sont déjà engagées mais demandent à être amplifiées et mises en cohérence, elles resteront d’une efficacité très relative sans prise de conscience réelle dans toutes les entreprises, parmi les recruteurs, les responsables des ressources humaines, les managers, les collègues qui restent indifférents aux plafonds de verre.

Beaucoup ont compris et agissent, mais de toute évidence nous sommes encore au début du chemin.

Les victimes ne doivent pas se résigner

Si cette valeur fondamentale, trop souvent négligée, de fraternité républicaine ne suffit pas à motiver le monde de l’entreprise ni à ramener la droite à la raison, alors l’intérêt majeur du rapport de France Stratégie est de démontrer que lutter contre les discriminations, c’est bon pour la croissance économique.

En fait, c’est une évidence : un pays qui se prive d’une partie significative de ses talents se condamne forcément à des performances en deçà de son potentiel. Mais le bon sens n’étant pas la chose la mieux partagée par les temps qui courent, cette étude factuelle et chiffrée est un outil précieux.

Toutes celles et tous ceux qui sont victimes de ces pratiques insupportables ne doivent pas se résigner, et doivent au contraire oser s’organiser, dénoncer, se battre, parce que le droit et la décence sont de leur côté. Toutes celles et tous ceux qui sont en position de décider, d’influer, d’aider, de témoigner, ont une responsabilité morale d’agir.

La lutte contre les discriminations, concrète, efficace, est un enjeu économique, social et sociétal majeur qui nous concerne tous. L’indifférence n’est plus excusable.